Interview parue dans Les Inrockuptibles
Six mois de studio non-stop pour un quatrième
album débridé: Ben Harper explique sa nouvelle méthode.
Dans Burn to Shine, on te sent plus joueur avec la musique,
le son, les ambiances.
C'est justement de là que venait mon excitation:
j'avais envie d'étendre mon univers. Pour la première fois, j'ai su exactement
comment enregistrer un album. Je ne dis pas ça pour déprécier mes trois
premiers. Mais cette fois-ci, les meilleures conditions étaient réunies: autant
de temps que possible, sans réelle limitation de budget. On a pu expérimenter
minutieusement toutes nos idées. Grâce à ça, j'ai eu l'impression d'avoir gagné
en maturité.
Que représente le travail en studio pour
toi?
S'enferner dans un cadre confiné pour donner naissance à des
chansons, c'est une idée qui ne m'est pas naturelle. Jusqu'à présent, j'avais
toujours eu le sentiment que ma progression en tant que musicien s'était jouée
ailleurs -en répétition ou dans l'écriture quotidienne de chansons. Quant aux
tournées, elles m'ont apporté une relation plus intense encore avec la musique.
Là j'ai senti qu'avec Jean-Pierre Plunier, on savait ce qu'on voulait et où on
voulait aller, quel matériel utiliser pour obtenir tel son, comment tirer le
meilleur de chaque instrument, comment capter au mieux la voix. Finalement
l'enregistrement de Burn to Shine aura duré six mois. Il y a trois ou quatre
ans, j'aurais vécu ça comme une longue période de captivité; là, je me suis
régalé.
La durée de l'enregistrement ne semble pas avoir altéré le
caractère spontané de ta musique.
Parce que je pense honnêtement que ça a
été six mois de spontanéité... Pour les albums précédents, on enregistrait
d'abord les squelettes de toutes les chansons puis on les étoffait en rajoutant
les voix et les autres élémets instrumentaux. Cette fois-ci, on a décidé de
procéder chanson après chanson. On jouait aussi live que possible. Tout le monde
était impliqué, du début à la fin du processus. Je me suis senti mieux ainsi: le
studio est devenu un échange et de bouillonnement. Pour moi, la situation
idéale, ce serait de saisir les chansons et de les mixer sur-le-champ. Ca me
semble absurde d'accoucher en deux temps.
Plusieurs titres confirment
ton attirance pour l'électricité: c'est une route que tu souhaites creuser
davantage?
Le recours grandissant à ce genre de sons plus saturés fait
partie de mon évolution naturelle, de mon voyage musical. L'électricité me
permet de grandir, c'est un moyen de transport qui m'entraine vers d'autres
terrains de jeux. Mais je ne renie pas mes premiers amours pour autant. Je ne
cherche pas à me dépouiller des sonorités acoustiques: elles font partie de mon
identité. Les guitares acoustiques, ce sont mes séquoias à moi...Me couper
d'elles, les arracher de ma terre, ce serait d'une terrible vanité: une erreur
impardonnable, un crime contre moi-même. Mais je me sens plus détendu et plus
aventurier que par le passé.
Ta voix elle-même emprunte des registres
plus variés.
Je l'ai mise au défi, je l'ai poussée plus loin depuis un
an. je me suis rendu compte qu'une voix, c'est un véritable être vivant. Soit tu
décides de la faire grandir, soit tu la perds parce que tu la laisses s'étioler,
se dessécher.
Aujourd'hui, je sais que je peux passer d'un univers à un autre
sans cesser d'être moi-même. J'ai découvert un nouveau monde vocal, avec des
choses merveilleuses et d'autres plus effrayantes. Je savais qu'il y avait une
part de sauvagerie, d'animalité dans ma voix. La révélation a été longue à
venir, mais quelle jouissance au bout du compte...
Même lorsqu'elle
prend de nouvelles directions, ta musique garde toujours une grande lisibilité
mélodique. Tiens-tu à ce qu'elle reste accessible?
J'essaie simplement,
avec une discipline d'écriture et de chant qui m'est propre, de construire des
chansons qui se tiennent. Je ne vais pas courir après le public pour qu'il
écoute mes chansons. Maintenant je ne cache pas que mon espoir, ce serait
d'atteindre le niveau d'un Neil Young, d'un Johnny Cash ou d'un Bob Dylan - ces
artistes qui ont su allier la simplicité à l'intelligence. Il n'y a rien de plus
enviable que d'être entre ces deux pôles et de pouvoir naviguer librement de
l'un à l'autre, par le simple pouvoir de l'écriture. Voilà le genre de fantasme,
de rêverie qui peut provoquer chez moi le songwriting. C'est presque du domaine
de la science-fiction.