Interview par Rachèle Bevilacqua et Flore Mongin
Le troisième album de Ben Harper vient de sortir. Dans la même veine que ses précédentes créations, cet artiste américain, à la fois sage et séduisant, nous entraîne dans un univers épuré, en quête d'essentiel. Un talent certain, pour une fois loin des clichés. Ce jeune californien, de 27 ans installé à Los Angeles depuis quelques années, s'illustre depuis "Welcome to the cruel world", son premier album, dans un genre difficile et peu commercial: le blues. La musique de Ben Harper n'est pourtant ni une création vieillote ni un plagiat à la sauce des années 90. C'est un vrai style qui s'inscrit dans son époque, confirmé par le succès de son dernier album, "Fight for your Mind", vendu à plus de 100 000 exemplaires en France. Ben Harper est enfin un artiste qui se situe à mi-chemin entre les musiciens starisés voire starisables dont on ne cesse de parler et ceux dont on connaît à peine le nom mais qui draîne un vrai public. C'est donc d'abord une personnalité que l'on découvre. Une personnalité que sa forte image traduit partiellement. On se plaît à le dépeindre comme un sage qui ne cède à aucune compromission. Et d'une certaine façon, c'est le cas.
Il est vrai que se reconnaître pleinement aujourd'hui dans le blues peut relever d'une forme de spiritualité. D'autant que la création de Ben Harper prend sincèrement l'allure d'une quête enracinée dans les influences de Son House, Skip James, Robert Johnson, Jimi Hendrix, Bob Marley ou Taj Mahal. L'instrument de cette recherche est sa Weissenborn, une guitare acoustique qui pourrait être à elle seule l'objet d'une conversation sans fin. Elle représente entre autre, à son sens, le seul vecteur des émotions dans lesquelles il veut nous transporter. L'image du Ben Harper, homme sage, n'est en revanche qu'une construction -médiatique ou pas- puisque Ben Harper aime la vie, a des coups de gueule et comme la plupart des jeunes, affiche, avec passion, ses opinions. Ses affinités se situent d'ailleurs plus du côté de Rage Against the Machine, Pearl Jam que d'un Keziah Jones. Idéaliste, parfois enfantin, l'excès de ses analyses se plaisent à imaginer un monde en paix.
Quant à l'intégrité dont il est taxé, elle relève du refus catégonque de tomber dans la facilité commerciale, il s'applique avec rigueur à travailler sur un son acoustique qu'il veut maîtriser sans l'enfermer dans une technique par peur d'étouffer la magie née de la création. "The Will to Live" représente à ce titre son album le plus abouti. Un blues, à tendance rock, envoûtant, quasiment à la façon d'une trance sur des compositions aux rythmes actuels, que ses vocalises fluides accompagnent. A nouveau auteur-compositeur et interprète des treize morceaux, on retrouve Juan Nelson à la basse, Olivier Charles à la batterie et Leon Mobely aux percussions. Il existe cependant une dominante chez Ben Harper : c'est un roots dans l'âme.
Tribeca 75 : Ton nouvel album marque une évolution vers un son plus électrique...
Ben Harper : J'ai passé beaucoup de temps à chercher le son que je voulais vraiment. Mais j'utilise toujouss la Weissenborn, ma guitare acoustique. En fait, c'est en continuant à travailler sur cet instrument que j'ai réussi à avoir un son qui part plus dans une direction rock. Sur certains morceaux, l'acoustique prend même un air électrique.
Tribeca 75 : Les jeunes musiciens ont tendance à favonser les orchestrations riches. Ta façon de composer va dans la direction opposée. Tu privilégies la simplicité, ton style est épuré. Pourquoi un tel choix ?
Ben Harper : Je ne sais pas si c'est un style épuré, mais j'essaye d'avoir un style personnel, d'une bonne qualité pour pouvoir être enregistré sur un album. Sur les deux derniers disques, je me suis battu avec moi-même, je ne ressentais pas de cohérence. Cette fois-ci, en revanche, j'ai le sentiment d'avoir atteint un aboutissement dans ma recherche musicale. Et d'ailleurs, les personnes qui suivent mon travail depuis le début, ont ressenti cette évolution lorsque je me suis produit sur scène. Ma recherche a commencé avec "Ground On Down" sur "Fight For Your Mind". Peu de temps après, j'ai franchi une étape dans le son des instruments. Ca sonnait plus fort que ce que l'on peut écouter sur "The will to Live". Il m'a ainsi fallu passer par "Fight For Your Mind" pour arriver à cet album.
Tribeca 75 : Comment expliques-tu que dès ton premier album, tu possédais une vision aussi précise de ta musique ?
Ben Harper : Je ne sais pas. C'est une question difficile. J'ai écouté beaucoup de musique. Mes grands-parents avaient un magasin de disques, mon père est luthier et ma famille s'occupe d'un musée consacré aux instruments acoustiques à Chicago. J'ai ainsi peu à peu forgé ma conception de la musique. Je l'ai définie et j'avance aujourd'hui dans cette direction.
Tribeca 75 : La musique est-elle pour toi le lien concret que tu entretiens avec le monde, ta manière de communiquer avec le reste de la société ?
Ben Harper : Ce sont des mots effrayants. Mais il est vrai que la musique est le seul moyen qui m'équilibre. Elle a beaucoup de sens dans ma vie. Ce n'est pas une façon de m'amuser. Elle arrive à révolutionner ma tête, et m'apporte ainsi un sens à ma vie. Elle me rend plus fort. Et mon but est de partager ce que la musique m'amène. Maintenant, chacun voit midi à sa porte.
Tribeca 75 : Et pourtant, tu as écnt un morceau "Like a King" sur l'affaire Rodney King...
Ben Harper : Tout le monde savait que c'était une magouille et je n'ai fait que le dire. C'était tout. L'écriture permet d'affirmer une position. D'où l'idée que les mots et le son sont indissociables, puisqu'ils donnent un autre regard sur notre société. La musique à un vrai pouvoir puisqu'elle part du coeur. Voilà une autre raison qui explique ce morceau.
Tribeca 75 : Les textes sont-ils indissociables de la musique ?
Ben Harper : Les mots sont faits pour la musique. Le morceau bénéficie, bien souvent, à travers son texte d'une dimension plus forte, plus pertinente, parfois sociale et bien souvent salvatrice. Mais certaines musiques ne sont faites que pour danser. Je pense pourtant que les textes sont une tradition lyrique dans la musique, nécessaires à son esprit. Ça fait partie de son âme. Cela permet de garder et de transmettre une pensée aux générations à venir.
Tribeca 75 : Pourquoi as-tu fait "Number three", un morceau instrumental ?
Ben Harper : Ce morceau traduit l'impact de la musique sur ma vie. J'adore faire de la musique car elle m'emmène dans des endroits incroyables, je ne peux pas définir ces lieux par des mots, mais par des notes. Ce sont des instants que je partage avec les gens qui sont avec moi lorsque je joue.
Tribeca 75 : Un style personnel suppose des règles propres. Quelles sont les tiennes ?
Ben Harper : Elles changent parfois. Parfois elles demeurent les mêmes. Mais de façon générale, il faut respecter la musique, ne pas lui couper les ailes, travailler dur et la mériter. Cela ne laisse pas beaucoup de temps pour le reste. J'écris tous les jours et j'aime laisser la musique venir à moi. Je n'aime pas "challenger" la création. Je déteste être obligé de faire quelque chose, je veux être libre.
Tribeca 75 : Tu as le sentiment d'être libre...
Ben Harper : Définitivement.
Tribeca 75 : Quelle est ta place dans l'industrie musicale ?
Ben Harper : Cela ne m'intéresse pas. Le seul et unique besoin qui me préoccupe est de trouver ma place dans la société, de m'y sentir bien et de pouvoir me regarder en dans une glace. On peut être piégé par la musique, la drogue, plein de choses. Ce qui importe c'est de connaître son propre processus vis à vis de la vie.
Tribeca 75 : Y-a-t-il des artistes avec qui tu aimes traîner ?
Ben Harper : Je préfère être avec des gens dévoués aux instruments qu'avec des célébrités... J'aurais aimé trainer avec Elvis Presley, c'était un mec cool. Zak de Rage Against the Machine est un type chouette comme tout le groupe, d'ailleurs. Généralement, tu rencontres des gens avec qui tu arrives à parler et pas d'autres. Bien souvent les génies ne sont pas des célébrités. Regardes, JP Plunier (son producteur et manager) et Chevallier sont de vrais génies, on traîne ensemble car ils aiment la musique. Je ne peux me détacher de la musique. Peut-être qu'un jour, je grandirai.
Tribeca 75 : On te dit croyant. Ouelle est ta foi ?
Ben Harper : Je crois en l'esprit. En ce qui est naturel. Je crois qu'il n'y a qu'une façon de vivre, c'est en paix. I1 faut créer le droit à la vie, le droit à l'amour, le droit de vivre tous ensemble en harmonie. Et cela ne peut provenir, à mon sens que de sa force intérieure.
Tribeca 75 : N'est-ce pas aujourd'hui un rêve illusoire ?
Ben Harper : C'est mon rêve. J'aimerais voir une représentation d'une vie en paix sur terre. Le mal est tellement présent, quelqu'un finira bien par donner. Peut-être que ce sera un endroit où les gens réaliseront qu'ils vivent ensemble en paix et on copiera ce schéma. Ce sera peut-être une personne. De toute façon, la paix souffre fortement de l'idée de force. Ce constat me rend fou.
Tribeca 75 : La tranquilité, la paix ne relève-t-elle pas aujourd'hui d'un processus individuel ?
Ben Harper : Je pense que tout le monde devrait penser à la paix une fois par jour. Or la plupart des gens n'y pensent pas, ils s'en foutent. C'est pourtant possible. Je le fais tous les jours et cela me permet de continuer à avancer. Bien que nous ayons tous des tendances à la violence, des vélléités de succès, nous sommes tous dotés d'une intelligence et si nous accordons une pensée quotidienne à la paix, notre société pourra peut-être évoluer. Mon opinion n'a rien de neuf, mais bon voilà, on peut y arriver. Lorsque je suis dans ce schéma de pensée, je me sens plus tranquille, ce qui ne signifie pas qu'il faille devenir moine. Je ne parle pas au nom des autres, c'est juste ma façon de penser et elle donne un sens à ma vie. Je dois être conscient de mes croyances et si elles sont en accord avec ma vie, c'est cool. Je me sens bien. Etant donné que la croyance appartient à tout le monde, il faut juste être ouvert aux autres façons de penser. Si tout le monde donnait un penny à quelqu'un, cette personne serait riche. La question n'est-elle donc pas celle du don. Donner est une bonne façon d'améliorer le monde. (Il s'énerve), les gens ont faim, ils souffrent, les gouvernements sont pourris et ne pensent qu'à taxer de l'argent sans rien donner en échange... ça pourrait pourtant être si simple...
Tribeca 75 : Que penses-tu des "nouvelles" musiques, jungle, hip hop, house...
Ben Harper : Je m'en fous. Tu veux le faire, fais-le. J'ai tellement de choses à faire de mon côté, je travaille sur tellement de chansons. La situation est drastique, il y a tellement de chansons, de textes...
Tribeca 75 : Finalement, t'intéresses-tu à autre chose qu'à la musique ?
Ben Harper : Je vais vous décevoir car finalement seule la musique m'intéresse ! Je suis quelqu'un d'ennuyeux. Je prends le monde comme il est, j'ai des idées mais je n'ai pas grand chose à dire, je ne suis pas particulièrement cultivé. Je suis un guitare "geek". J'adore les pédales de guitares, les wha-wha, les distorsions et tout l'équipement qui va avec cet instrument. Ma passion est de parler de guitares et de jouer de la guitare. Ma maison est remplie de guitares, c'est le seul sujet de conversation. Mais j'adore aussi écrire des chansons et rencontrer des gens qui vont m'inspirer. Je préfère de loin faire cela que d'aller au cinéma, au théâtre ou je ne sais quoi d'autre. Je n'ai pas grand-chose à offrir sauf en ce qui concerne la musique. Certains font beaucoup de choses bien, d'autres moins bien, mon intelligence ne me pesmet de faire qu'une seule chose, c'est la musique. Et pourtant j'ai essayé de m'intéresser à la culture. J'ai fait semblant de m'y m'intéresser. Je me suis ennuyé très vite. Je veux juste "groover" avec un bon rythme et des textes qui viennent du coeur.
Copyright © Tribeca 75 1997