INTERVIEW

 

L'interview qui suit a été réalisée par Thierry Supervielle pour le magazine Best n.16, de juillet 97.




Mécanique céleste

A moins d'être une brute épaisse assoifée de sang et de décibels, vous n'aurez pas manqué d'être sensible au charme bucolique qui se dégage du blues de Ben Harper, tranquille et chaleureux comme un feu de bois en plein hiver rigoureux, à la manière d'un Stevie Ray Vaughan trop tôt disparu...


Tu en es à ton quatrième album à présent et toujours pas la moindre trace de redite ni d'influence plus ou moins à la mode : comment fais-tu pour rester entièrement toi même, le succès n'a-t-il rien changé dans ta vie ?
Ben : Si une chose importante : j'ai py acheter une maison à ma mère, voeu pieu que je formulais depuis des années, mais que je ne pensais pas voir se réaliser un jour...Sinon, que pourrais-je bien changer de fondamental dans ma vie que j'estime suffisamment remplie ? Dieu m'a donné une bonne santé et un certain don écrire des chansons qui touchent les gens et je ne désire vraiment rien de plus, je suis heureux de la sorte...

Toujours cette spiritualité qui te caractérise depuis le premier jour et qui te rapproche ainsi des respectables aînés, ces vieux bluesmen qui ont tant fait pour ce genre de musique ?
Oui, même si, en fait, cette croyance profondément enracinée en moi n'a pas grand rapport avec mon activité de chanteur. C'est beaucoup plus important pour moi que n'importe quel accord de guitare bien torché, plus important qu'une phrase assassine et vengeresse trouvée à deux heures du matin ! Au début, je voulais devenir curé ou pasteur, enfin un truc dans ce genre ; mais je me suis rendu compte que même si j'avais cet immense amour de Dieu en moi, cela n'était pas suffisant pour entamer une vie faite de renoncement et de semi-frustrations...

Dans les soirées, tu ne dois être du genre à te balader complètement bourré avec le slip sur la tête...
Non (rires)...Pourquoi Diable ferais-je une chose pareille ? Pourtant, ne me prends surtout pas pour un rabat-joie, et rappelle-toi qu'une certaine herbe adulée par Bob Marley te rapproche du Divin et te met d'excellente humeur, à point pour une réunion avec les pontes de ton label (rires)...

Certaines chansons de ton nouvel album sont de splendides ballades, sans mièvrerie ni complaisance : "Roses For My Friends", "Ashes", "I Shall Not Walk Alone"...
Ces ballades, comme tu dis, me sortent beaucoup plus facilement que les titres un peu plus syncopés, que j'ai un mal de chien à mettre en ordre en studio, alors qu'ils sont clairement orchestrés dans ma tête ! Il faut croire que mon côté paisible et contemplatif me pousse plus facilement vers ce genre de musique calme et serein. Je crois qu'instinctivement et pourtant inconsciemment je n'aime pas beaucoup le bruit (rires)...

Certains titres semblent être largement autobiographiques, comme "I Want To Be Ready", "The Will To Live", ou "Glory & Consequences"...
Surtout "Glory & Consequences", en fait ! J'ai beaucoup souffert de ma "gloire", au début : moi qui ai toujours trouvé stupide de poireauter ou de courir après quelqu'un pour lui réclamer un autographe ou une poignée de mains, voilà que la même chose m'arrivait à moi, Ben Harper ! Bien que ce soit sur une échelle somme toute assez modeste, ce genre de conséquences me gêne énormément, mais j'ai dû apprendre à faire avec, par force...Une autre chose que je trouve assez chiante, ce sont tous ces types qui se permettent de venir te conseiller sur tes orientations musicales, alors qu'ils ne seraient pas foutu de tenir une guitare du bon côté ! Si j'avais écouté tous les A.O.R. qu'on m'a envoyés, il y a longtemps que mes disques ressembleraient à ceux de Prince ou de Michael Jackson (rires) !

En parlant de guitare, joues-tu toujours de la tienne posée sur tes genoux, comme le fait le talentueux Jeff Healey ?
Oui, j'ai toujours joué ainsi et je crois bien que c'est parti pour jusqu'à la maison de retraite, je suis trop vieux pour changer maintenant ! Pourtant, j'ai essayé pendant un moment d'en jouer comme tout le monde, nais je me sentais vraiment gauche et maladroit et j'ai vite renoncé...

Le titre "Homeless Child" est poignant...
Tout comme la situation de ces pauvres enfant des rues, ni plus ni moins...Une immense marée de misère et de pauvreté est en train de monter, de progresser partout dans le monde et il ne fera pas bon se trouver sur son passage le jour où elle déferlera sur les nantis et les privilégiés...

Pourtant tu en fais partie, de ces "nantis" et de ces "privilégiés"...
Un point pour toi...Mais la différence est que je fais de mon mieux pour soulager la misère que je constate dans mon entourage : outre ma famille que je fais vivre majoritairement, je ne compte plus le nombre d'associations auxquelles j'envoie régulièrement des sommes assez rondelettes.

À ton avis, quelle fut, quelle est ou quelle sera la plus grande erreur de ton intéressante carrière dans ce cirque ambulant ?
Cela mérite réflexion...Je sais : ne pas avoir assez insisté pour sortir mon premier disque, alors qu'il était prêt depuis déjà bien longtemps. Tu vois, c'est le défaut classique et majeur de tout débutant dans ce métier : ne pas avoir suffisamment confiance en soi pour imposer son point de vue. Je savais que je n'étais pas trop mauvais, mais tellement de personnes me disaient de faire mûrir ma musique que j'ai eue la mauvaise idée de les écouter.

"The Will To Live", c'est quoi exactement : s'accrocher à la vie quoi qu'il arrive ? Rester déterminé à accomplir ce que l'on croit justifié ou bien encore croire que la Vie ne s'arrête jamais ?
Un peu de tout ceci, en fait...Au départ, j'avais écrit cette chanson en hommage à l'un de mes plus proches amis qui se bat désespérément contre une maladie incurable, mais le sens des paroles est devenu beaucoup plus général que je ne l'aurais pensé...Chacun y trouvera son interprétation personnelle, quoique je ne sois pas sûr que tout le monde prête une attention soutenue aux lyrics : il y a longtemps que j'ai compris que pour la plupart des gens, malheureusement, les notes que je tirais de ma guitare étaient plus importantes que ce que je pouvais bien avoir à dire...