L'interview qui suit a été réalisée par Marc Zisman pour le
magazine Guitare&Claviers n.186, de juin 97.
On ne reviendra pas pour la 65842e fois sur mystères et
surprises des goûts du public dans l'hexagon, mais tout de
même... Prenez le cas Ben Harper. Comment et pourquoi
l'intéressé réussit-il à décrocher un disque d'or en Gaulle,
la même où il est conseillé de slalomer entre un tempête de
merde (boys band), un come-back-pue-du-bec (Supertramp), un
ténor aveugle-qu'il y reste!- faisant passer Christian Morin
pour Eric Dolphy (Andrea Boceli) et un duo disco baudruche à
prétentions cérébrales (Daft Punk) ? Aussi, bien que propre
sur lui, le blues de Ben Harper fait un chouia désordre dans la
grande farandole des étrons cités plus haut. Un chouia. Surtout
que le blues en question n'est guère une énième relecture des
tics d'Albert King, B.B King et consorts. Harper a beau vénérer
tous ces saints de la blue note, il slide jusqu'au bout de la
nuit avec des prétentions moins limitées, des adorations
d'autres galaxies. Taj Mahal et Mississippi John Hurt, certes.
Bob Marley et Jimi Hendrix, évidemment. KRS-One et Rakim, ah bon
? Et pourtant, notre homme ne fait jamais de ses albums les B.O.
d'une version hip-hop de Paris, Texas. Toujours aussi
habité (il se signera en plein milieu de notre entretien sans
que le nom du Malin soit prononcé...), Ben Harper étoffe sa
musique avec "The Will To Live", troisième album riche
en expérimentations. Le jeune californien est toujours fidèle
aux guitares fabriquées par Hernan Weissenborn au début du
siècle, à la marque Adidas, meilleure amie de ses péniches et,
surtout, à d'incessantes références à Dieu. Bref, play
mistic for me...
Ben Harper : Le processus de création de "The Will To Live" est assez similaire à celui de mes deux précédents albums. Disons que je suis peut-être plus à l'aise en studio. Le bu, c'est d'être mailleur que la fois précédente. Pour ca, votre implication, votre dévotion à la musique doit être énorme. La pratique, le travail, toutes ces choses comptent de plus en plus pour moi. Comme les tourées : j'apprends de plus en plus durant mes concerts. Avec mes musiciens. Avec les publics. Et chaque soir est une nouvelle remise en question... Comme chaque nouvel album est une autre histoire. Un livre à part entière. Même si c'est moi l'auteur de chaque album. A chaque fois qu'un album sort, je pense toujours que je ne pourrais pas faire mieux la prochaine fois. C'est ce que je dois revoir à chaque fois. Et c'est l'une des choses les plus difficiles à faire...
Quelle est votre aide dans ce domaine ?
Je ne fais QUE de la musique. Tout le temps. Je ne pense qu'à
ca. Je visualise tout. Aussi, je traduis sans cesse tout ce que
je vois en termes musicaux.
Quand la musique a-t-elle pris cette importance
Disons que ca a atteint une certaine dimension le jour où j'ai
entendu Mississippi John Hurt pour la première fois. Il fallait
vraiment que j'aille dans cette direction...
Son cas est assez unique si l'on regarde tous les bluesmen
de sa génération. Son jeu, le picking de sa main droite et
surtout sa voix étaient très originaux...
Il est magique ! Il fut presque un genre à lui seul. Au même
titre que John Lee Hooker, son House ou Bukka White. J'ai
toujours été davantage intéressé par les musiques
acoustiques. Par example, lorsque j'ai découvert Mississippi
John Hurt, j'ai également entendu Howlin' Wolf et Muddy Watres
pour la première fois. Mais leur musique ne me parlait pas de la
même manière que celle de John Hurt. D'ailleurs, les premières
chansons que j'ai appris à jouer...(il prend la somptueuse
Gibson acoustique posée contre son fauteuil et se lance dans une
sobre relecture de Mississippi John Hurt. Ca y est j'ai mon
bootleg!, NDR) Vous savez, ce type dont la principale
préoccupation était de prendre sa guitare et de chanter ses
petites chansons...il enregistre ses disques en 1928. Pas
beaucoup de répercussions. La crise aidant, il repart dans sa
ferme. Et plus de trente ans après, on vient le chercher dans sa
ferme, lui qui n'est même pas au courant que ses vieux 78 tours
en ont fait un personnage culte pour les groupes sixties anglais
et les folkeux américains (sourire). Tout ca pour dire
que ce type génial n'avait jamais rien demandé à personne. Et,
sans me comparer à lui, mon problème est le même : mes disques
se vendent, tant mieux ; ils ne se vendent pas, tant pis, je
continuerai quand même à faire de la musique...
Vous savez quand même bien que la musique est un business
brassant désormais un peu plus d'oseille qu'en 1928, voire même
que les années 60. Qui fera de la musique dans dix ans, qui
écoutera cette musique, comment se transmettra-t-elle, et qui
viendra vous chercher pour vous dire que vos vieilles galettes
cartonnent ?
C'est vrai que la musique populaire d'aujourd'hui, c'est devenu
Wall Street. Et je me pose aussi toutes ces questions. L'argent,
la sur-technologie, les médias, etc. L'élément soul se perd de
plus en plus, et c'est dangereux. Mais bon ca n'empêchera pas
les mômes d'acheter tel ou tel disque. Chaque musique a un
propos et un objectif à part entière. Et une musique que je
trouverais puante sera salvatrice pour vous ou un autre. Mon but
est donc de me concentrer sur la musique que j'ai besoin de faire
pour rester sain d'esprit.
Cela veut-il dire que vous vous sentez isolé dans votre
démarche ?
D'un côté, je n'ai pas l'impression que quelqu'un fait la même
musique que moi. En même temps, chacun a cette sensation de
faire une musique unique. J'adore Pearl Jam et Rage Against The
Machine. Même les Spice Girls, de l'excellente pop au bon
moment. Bref, des choses différentes avec des objectifs
différents. Je ne vais pas m'amuser à faire de la copie de
Robert Johnson. Quel serait l'intérêt ? Il n'y aurait aucun
objectif ! La plupart des bluesmen d'aujourd'hui ne joue pas le
blues. C'est juste de la copie. Avec un peu d'entraînement,
n'importe qui peut imiter Robert Johnson, Muddy Waters ou B.B
King. Mais au fond quel est l'intérêt ?
"The Will To Live" possède un côté soyeux sans
pour autant qu'on ressente une surpréparation au niveau de la
préproduction...
Le studio d'enregistrement, c'est comme un membre supplémentaire
dans le groupe. La préproduction prend moins de deux semaines
et, lorsqu'on entre en studio avec une douzaine de titres sous le
bras, chacun a une idée brute de sa partie. Et le multipiste
permet de s'amuser à différents niveaux. Comme placer des
couches, par example. Cette fois-ci, mon ami J.P Plunier a
produit seul ce troisième album car je voulais me concentrer
uniquement sur ma musique, mes textes et ma guitare. J.P est un
ami et notre collaboration n'est pas classique. D'une certaine
manière, il fait partie du groupe. Il comprend et traduit très
bien mes sentiments musicaux. Il m'est aussi utile que George
Martin pouvait l'être aux Beatles (sourires). Comme les
fois précédentes, nous avons enregistré au Grandmaster Studio
d'Hollywood. On a expérimenté de nouveaux emplacements de
micros avec la batterie, des parties de bandes jouées à
l'envers. Par example, l'intro de Roses For My Friends a
été faite avec une dizaine de guitares slide passées à
l'envers.
A l'arrivée, on est assez éloigné des textures de
"Welcome To The Cruel World", votre premier album...
De toute facon, il n'y aurait aucun intérêt à refaire
"Welcome To The Cruel World". Je pourrais si je
voulais, mais ca ne m'intéresse pas parce que c'est le challenge
de faire les disques que je fais. Les rythmes changent d'un album
à l'autre, d'une chanson à l'autre. J'aurais pu sortir un album
de ballades ou un album de soul pure, mais ca n'est pas ma vie.
Ma vie, ce sont différents mouvements, différents rythmes dans
mon coeur et dans ma tête.
Comment obtenez-vous le son électrique prédominant sur le
nouvel album ?
Ma Weissenborn est à la fois branchée dans un ampli Groove Tube
et sur un canal clair. La baffle étant quant à elle placée
dans une autre pièce. On installe alors un micro devant l'ampli.
Evidemment, le son varie selon la configuration de la pièce
choisie. On envoie ensuite un signal clair dans la table de
mixage. Un autre micro est disposé devant la caisse de la
Weissenborn. A l'arrivée, les trois sons sur trois canaux
différents sont mixés pour ne plus faire qu'un son unique et
énorme.
C'est ce son plutôt sauvage sur l'intro de Faded,
le titre qui ouvre l'album ?
Exactement. Et c'est étrange parce que ca sonne ni comme une
Strato, ni comme une Weissenborn acoustique...
Vous avez également cette superbe Gibson acoustique ?
Une Gibson LG-2 de la fin des années 30. Sinon, pour la
première fois sur un de mes albums, j'ai joué de l'electrique
sur Glory And Consequences. C'était une Telecaster des
60's. Et j'ai fait ca en une prise !
Et pourquoi cette première ?
C'est une des guitares de J.P, il l'avait amené au studio. C'est
lui qui m'a demandé de l'utiliser sur Glory And Consequences.
Je ne voulais vraiment pas. Il a insisté, me suppliant. J'ai
baissé les bras, saisi la Tele et joué ce solo en une prise.
Votre approche de l'instrument était-elle mentalement
différente ?
Musicalement, l'approche est la même. Mais je trouve que chaque
guitare est aussi différente que chaque musicien. La, c'était
amusant de voir ce que pouvait donner un solo sur une Tele fait
par quelqu'un qui n'en joue jamais. C'est presque du domaine de
l'experimental (sourire). De toute facon un solo c'est ca
: rien de préparé, tout à l'instinct. Je ne comprend pas ceux
qui écrivent leur solos à l'avance. Celui que je joue sur
"The Will To Live" est venu comme ca, d'une traite.
La part rythmique de votre musique est toujours
essentielle...
Ca vient de ma passion pour le hip hop, un genre où cette partie
rythmique équivaut à un battement de coeur. Et c'est
naturellement que j'ai intégré cet élément à quelque chose
de plus acoustique. Je préfère mille fois un bon DJ à
n'importe quel branleur de manche surestimé. Le seul problème,
c'est l'ampleur que le phénomène a désormais pris. Si ca ne
fait pas la couverture du magazine The Source, la
soi-disant communauté rap ne donnera pas sa bénédiction. Mais
ce n'est pas très grave car les bonnes musiques disparaissent
puis réapparaissent et ainsi de suite. Regardez le blues ! Il
est revenu à la mode après avoir été quasiment banni dans les
années 80. Moi, je suis sûr que le bon vieux rap old school,
l'essence même du hip hop, sera bientôt à nouveau à la mode
et que le rap commercial sera balayé. Le sampling permet tant de
choses que le rap peut encore évoluer. Il faudrait déjà que
les DJ arrêtent de n'échantillonner que du jazz et du funk et
se penchent sur le blues du Delta, Dolly Parton, Glen Campbell,
Nustrat Fateh Ali Khan ou je ne sais qui...
Vous utilisez le sampling ?
Il m'arrive de me sampler sur mes propres disques. Des loops de
batterie, par exemple. On expérimente surtout les remixes.
J'aimerais bien bosser avec Snoop Doggy Gogg, j'adore le flot de
sa tchatche. Et j'adorerais qu'Eric B & Rakim se réunissent
à nouveau pour faire quelque chose avec eux. En fait, quand
j'étais jeune, j'étais préparé au rap puisque mes parents
mettaient souvent des disques de Gil Scott Heron à la maison. Et
bien qu'élevé dans une atmosphère baignée par toutes les
musiques, le rap fut ma première grosse claque.
Pourtant vous ne vous êtes pas acheté un micro et deux
platines pour autant ?
Non (sourire). Au début, je jouais dans différents
groupes. Puis j'ai préféré jouer seul. Je n'ai jamais été
tenté de rapper. Pas assez bon pour ca. Et puis ce n'était pas
totalement ma culture. C'est à dire que j'écoutais Kurtis Blow
mais en même temps Robert Johnson, James Taylor ou Black Flag (sourire).
Vous étiez autodidacte ?
J'avais appris quelques accords de base. Je regardais
énormément les autres jouer. Et le jour où j'ai découvert les
guitares Weissenborn, tout a changé. Mes parents tenaient un
magazin d'instruments et c'est la que je les ai découvertes. Ce
sont des guitares qui ont été fabriquées entre 1917 et 1927.
On fait désormais de bonnes copies mais les vraies restent
uniques. Bref, j'ai appris à jouer le slide en posant cet
instrument sur mes genoux. La sonorité était vraiment
originale. Là, j'ai vraiment senti que je m'étais trouvé. Je
savais que Ben Harper était dans les Weissenborn jouées de
cette facon, et non dans le bottleneck. Et cet instrument, c'est
ma vie !
Cette "rencontre" vous a-t-elle aidé pour
composer ?
Complètement. C'est même là que j'ai enfin pu sérieusement
écrire. Je sentais enfin cette sensation de prolongement entre
mono corps et la Weissenborn.
L'expérience de la Telecaster va-t-elle vous pousser à
jouer davantage sur une électrique ?
Non. Je n'aime pas vraiment jouer électrique. Ce qui
m'intéresse c'est d'obtenir un son électrique avec la
Weissenborn, c'est tout. J'aime aussi faire de la batterie. Sinon
tous les instruments étranges me motivent. Je pourrais passer
deux heures à m'amuser devant un vieux Casio (sourire)
Vos textes, votre attitude, votre musique, tout semble
habité...
On a ou on n'a pas l'inspiration en musique. C'est tout. On peut
naître avec, grandir pour en savoir plus et comprendre. Mais je
ne crois en aucune religion organisée, je ne crois pas en ce que
ca représente. Je crois en la religion de...(long silence).
Je crois en Bob Marley ! (sourire). Chez moi, la musique
était religion. Pas la peine d'aller à l'église le dimanche
pour connaître Dieu. Dieu est dans le coeur de chaque être
humain. Et je disais déjà la même chose lorsque j'avais dix
ans. Vous savez, j'aurais pu naître sans chemise. Aussi, il faut
bien croire en quelque chose. Si vous êtes né en bonne santé,
avec vos deux yeux, vos deux oreilles, c'est déjà énorme. J'en
ai plein le cul d'entendre ces excuses de couleur. Cette histoire
de couleur de peau, faut bazarder ca par la fenêtre ! Parce
qu'aujourd'hui, le seul esclavagisme qui existe c'est l'excuse
que vous utilisez. Vous voyez ce que je veux dire ?