L'interview qui suit a été réalisée par Christophe Conte pour
le magazine Les Inrockuptibles n.106, du 28 mai au 3 juin
97.
Un homme tranquille.
A l'épreuve du troisième album et du premier enfant, Ben Harper
sort grandi. Mieux, il parvient sur The Will To Live à
opérer de minutieux changements sans rien bouleverser de sa
légendaire tranquillité. Dans le bruit et la fureur de Los
Angeles, sa voix de jeune sage est plus que jamais un baume
précieux.
"Vous verrez, quelque chose à changé dans la musique de
Ben." En nous conduisant sur le lieu du rendez-vous, le
patron de Virgin Los Angeles -une sorte de JFK en bermuda,
anormalement sympathique- juge prudent de brouiller le silence de
nos horloges métaboliques décalées par quelques remarques
percussives sur le troisième album de Ben Harper. Il parle de grosses
guitares, d'un son très dur et, à vrai dire, nous
inquiète plus qu'il ne nous met en appétit. Et si Ben Harper
s'était piqué de plaire enfin aux américains ? Et s'il
avait eu recours lui aussi aux anabolisants du métal lourd,
cette sale habitude des productions outre atlantique ? près
l'idéale combinaison élecro acoustique de Welcome to the
cruel world, Ben nous avait déjà passablement effrayés sur
une bonne moitié laborieuse de Fight for your mind. Si le
gros son amerloque entrait à son tour dans la partie,
alors on pouvait dire adieu à nos illusions de retrouver un Ben
Harper telle qu'aux origines. En fait, Big Boss nous confesse
qu'il n'a entendu qu'un seul titre de l'album -Faded,
effectivement assez rustaud-, dont le mixage s'est achevé tôt
le matin même dans les mythiques studios Capitol. On respire.
C'est bien Ben Harper -et non Lenny Kravitz ou on ne sait quel clone hendrixo-zeppelinien- qui nous ouvre la porte du mini-duplex qui sert d'appartement d'appoint et de bureau à son manager,dans l'une des larges et mortelles allées résidentielles d'Hollywood. L'endroit est à lui seul un véritable musée miniature des valeurs, symboles et distractions chers à l'oncle Ben : une collection de disques aux grands écarts spectaculaire -Tom Waits, Steve Reich, Shabba Ranks, la BO d'Un homme et une femme-, des portraits du Jah Marley, une plaque commémorant l'assassinat de Martin Luther King, une carte du monde géopolitique, un alignement de skate boards à l'effigie de Marley, de Hendrix ou de Harper lui-même. Au téléphone, Ben Harper oppose un refus poli -une fois le combiné raccroché, il lâchera un "fuck you!" autrement moins diplomatique- à la demande d'utilisation d'un de ses morceaux dans un sitcom. Pour quelques dollars de moins, il s'offre en échange notre eternelle reconnaissance.
Au dehors, les réglements spécifiques à Hollywood mettront mieux encore en relief la bravoure d'un tel acte de fronde. Lorsqu'on désire prendre des photos dans la perspective d'une impasse abritant des boxes destinés à ranger le matériel des studios de cinéma, un cerbère surgi de nulle part s'empresse de fermer la grille : "On est à Hollywood, messieurs. Les images ici, ca s'achète. Et ca fait 70 ans que ca dure. Circulez!" Alors on circule. Visiblement désolé de l'incident, Ben Harper se confond en excuses -comme s'il y pouvait quelque chose. Dans les studios Capitol, au moins, la légende est servie sans supplément de prix : les photos de Sinatra, Cole Porter ou Miles Davis témoignent qu'il s'est joué ici une part essentielle de la musique américaine du XXème siècle, et Ben Harper n'est pas le dernier impressionné. Il avoue une passion récente pour le vocable moelleux des grands crooners, parle de l'influence subliminale de ces gorges illustres au moment d'enregistrer la voix de Roses for my friends, l'un des sommets de The will to live. De sommet, il est justement question lorsqu'on arrive enfin à l'écoute de l'album, perchés sur une colline au point culminant de Canyon Road : c'était en février dernier, le jour de la Saint-Valentin. On n'est pas redescendus depuis.
Quel était ton état d'esprit au moment d'aborder
l'enregistrement de The Will to live ?
Ben Harper - Je n'avais jamais été si confiant.
Je terminais juste une tournée qui s'est étalée sur environ
trois ans, pratiquement depuis le début du premier album. J'ai
composé le second, Fight for your mind, sur la route et
je me suis juste interrompu quelques semaines pour l'enregistrer,
avant de repartir. Cette fois, j'ai vraiment voulu stopper le
rythme infernal des tournées pour prendre du recul, travailler
sur la préproduction avec mon manager, producteur et fidèle
associé, puis pour l'enregistrement. Pour la première fois
depuis trois ans, nous nous sommes offert du temps, à l'abri des
contraintes et de la pression. J'avais donc l'esprit très
paisible pour ce nouvel album. J'avais confiance dans le son des
instruments, dans ma voie, dans tout le processus
d'enregistrement, car nous nous sommes donnés les moyens pour
aller au bout des choses. Je suis conscient du fait qu'il faille
progresser et surprendre à chaque nouvel album. Le fait d'avoir
tourné si longtemps a considérablement renforé mes capacités
de songwriter et de musicien. Je peux oser plus de choses
aujourd'hui parce que l'expérience commence à porter ses
fruits. Il y a une étape à laquelle les gens n'ont pas
forcément prêté attention mais qui fut déterminante pour moi
: les remixes et les titres que j'ai réalisé pour les faces B
du précédent album. Quiconque écoute ces morceaux aujourd'hui
aura en main les éléments pour mieux comprendre mon évolution
durant ces dernières années. Je ne considère pas que mes
nouvelles chansons sont meilleures que les anciennes, mais j'ai
sans doute plus confiance dans ma capacité à communiquer à
travers elles.
A l'époque du précédent album, tu disais avoir
puisédans tes derniers retranchements. Qu'en est-il avec
celui-ci ?
Je suis sorti de Fight for your mind avec l'impression
d'avoir repoussé mes limites. Le nouvel album montre où j'en
suis après cet acte. J'écris sans doute les mêmes choses
depuis toujours, mais c'est la manière de les aborder qui
évolue sans cesse. Il y a quelques années, je n'aurais jamais
osé jouer de la guitare électrique et puis, pour la première
fois sur cet album, je m'y suis mis. Je n'ai fait qu'une prise,
sur le vif, sans trop savoir où j'allais car ma préférence en
matière d'ambiance s'est toujours portée sur les guitares
acoustiques, mais là ca fonctionnait. Dès le départ, certaines
chansons appelaient ce genre de dureté dans le son, comme Faded
par exemple, qui se singularise vraiment par rapport à tout ce
que j'ai pu faire jusqu'ici. Peut-être que les gens, à
l'arrivée, ne retiendront que cela : l'ajout de grosses guitares
puissantes sur deux titres, alors qu'en fait mon style n'a pas
changé autant que ca.
Considères-tu chaque nouvel album comme un défi, une
remise en question, ou simplement comme le prolongement d'une
obsession unique ?
J'éprouve un peu de ces deux sentiments là, mélangés. Il
s'agit à la fois d'une lutte permanente contre moi-même, une
bataille personnelle qui me pousse à avancer, et en même temps
ce sont mes chansons, ma musique, et cela appartient à mon âme,
à mon coeur, je vis et je respire à travers cette musique. Je
lutte en permanence contre des démons, des démons venus de
l'extérieur mais surtout des démons qui sont en moi. Chaque
jour, nous vivons tous entre le bien et le mal, l'amour et la
haine, et cette lutte permanente devient une part de nous-mêmes.
Chez moi, elle s'exprime à travers ma musique. Si on écoute
attentivement mes disques, on peut m'entendre lutter avec
moi-même, quelqu'un d'autre ou quelque chose. En réalité,
j'essaie juste de trouver une certaine paix intérieure dans ce
monde de folie furieuse, entre les sirènes des flics et les
hélicoptères.
En Europe, on te présente comme un songwriter noir de
folk. Comment les Américains te percoivent-ils?
Depuis le début, ma maison de disques ne sait pas sur quel pied
danser à mon sujet. En Europe, et principalement en France, les
choses paraissent plus claires : le public s'y est retrouvé tout
de suite. Ici, la situation est plus complexe. J'ai tourné avec
des gens aussi différents que les Fugees, Pearl Jam, JJ Cale ou
John Lee Hooker, ce qui m'a permis de toucher des publics très
divers.Pour certaines personnes, je suis un chanteur de reggae,
pour d'autres un bluesman. En fait, j'adore me situer au
confluent de plusieurs genres en mélangeant du folk, du blues,
de la guitare slide, des cordes tout en restant moi-même. Je
suis un grand fan de Led Zeppelin, je connais tous leur disques,
et ce qui m'impressionne le plus c'est la manière dont ils
arrivent à faire sonner les instruments acoustiques. J'adore
Pink Floyd également, j'estime qu'on ne fera jamais aussi bien
que Dark side of the moon . Et si dans la foulée
j'écoute les Beatles, je suis miné: je me dis que je ne
parviendrai jamais à faire des disques à ce niveau-là. Alors
j'essaie de trouver une nouvelle voie, de défricher mon propre
jardin pour apporter quelque chose de neuf, mais c'est très dur.
Tu penses avoir écrit un grande chanson, et puis tu la compares
à Let it be et tu la trouves épouvantable. Alors tu
recommences, pour aboutir à un résultat qui ne te fasse pas
trop honte.
Crois-tu à un succès américain avec cette musique ?
Les choses évoluent doucement, on a quand même réussi à
vendre quelques disques ici. Dans un pays où l'on rencontre des
Blancs qui écoutent du hip-hop et des Noirs qui écoutent
Beethoven, on peut estimer que le jeu est ouvert. Pour moi, le
fait d'être arrivé à faire des disques est déjà un succès.
Après, si la maison de disques y croit et fait tout pour le
vendre, s'il y a des gens qui l'achètent, alors tant mieux.
Mais, à vrai dire, je m'en fous un peu. Bien sûr, j'aimerais
être reconnu ici aussi, mais ce n'est pas mon obsession
quotidienne. J'essaie juste de garder toujours confiance en
l'avenir.
Tu as la réputation d'être quelqu'un de très calme. Cela
te dérange-t-il ?
Je ne suis pas spécialement calme dans la vie de tous les jours.
Avec les gens que je connais bien, j'ai un comportement tout à
fait normal, je rigole pas mal et je prends du bon temps.
Vis-à-vis du business de la musique, là, j'ai une attitude
beaucoup plus réservée parce que j'ai besoin de me protéger.
Ce que l'on peut prendre pour de la sagesse n'est en fait qu'une
facon de disposer des barrières entre moi et les gens que je
suis amené à fréquenter dans ce métier. Lorsque je sens que
les gens ont réellement envie de me connaître, alors je fais
tomber ces barrières, mais ca peut prendre du temps. Je
n'éprouve pas ce besoin qu'ont certains de se faire pleons
d'amis, de bouger sans arrêt, de rencontrer de nouvelles
personnes. Je préfère me concentrer sur l'écriture de mes
chansons.
Souffres-tu pour composer ?
Toute forme d'existence terrestre doit s'accompagner d'un peu de
souffrance. On souffre pour être le premier, le plus fort, le
plus cultivé, c'est normal. Cette souffrance est présente
depuis mes débuts mais, en même temps,seule la musique parvient
à la guérir. C'est ce paradoxe qui permet d'avancer, de ne
jamais baisser les bras. Je souffre quand je compose, mais le
résultat m'aide à vivre et m'éloigne ainsi de la souffrance.
Faire de la musique me procure une sorte d'équilibre sans lequel
je serais quelqu'un de passablement dérangé. Comme je compose
depuis mon adolescence, j'ai pu me protéger des pires
souffrances, celles que connaissent ceux à qui on n'a pas su
transmettre l'envie de réaliser quelque chose sur terre.
Comparé à d'autres jeunes Noirs qui vivent ici, à Los
Angeles, te sens-tu privilégié ?
J'ai vécu une enfance paisible et heureuse à Claremont, aux
côtés de mes grands-parents qui m'ont donnés ce goût pour la
musique. Dans ce sens, je suis effectivement quelqu'un de
privilégié. D'un autre côté, je travaille dur pour y arriver
et la vie que je mène n'est pas toujours facile : être en
tournée pendant des mois, loin de ceux qu'on aime, avec de la
nourriture différente chaque jour, des nuits à dormir dans un
lit qui n'est pas toujours orienté au nord, tout ca est très
éloigné de la vie de star que les gens imaginent. Je fais ce
dont j'ai envie et en ca, je suis privilégié. Mais quiconque
possèdes chaussures, une chemise et des chausettes propres peut
s'estimer gâté par la nature. Pour ce qui est des Noirs,
j'estime que ce n'est pas mon rôle de parler au nom d'une
communauté. En même temps, je me sens heureux chaque fois qu'un
progrès pour les Noirs est enregistré dans la société
américaine ou à travers le monde. Tout ce qui nous éloignera
un peu plus de l'esclavage sera une victoire. Pour ma part, je
crois surtout en la fierté de savoir d'où tu viens, en la
connaissance de tes ancêtres et à la facon dont tu fais vivre
leur esprit à travers toi. C'est la chose essentielle à mes
yeux.
On te compare à Bob Marley, qui avait une forte influence
sur l'histoire de son peuple. Crois-tu que ta musique puisse
atteindre cette dimension ?
Marley avait une parole universelle, comme Martin Luther King ou
les grands acteurs noirs de ce siècle. Plutôt que de changer le
monde, la musique m'a surtout permis de changer mon monde.
Ensuite,si le gens veulent tirer un enseignement de ce que je dis
dans mes textes, sur l'amour ou la société, alors qu'ils le
fassent selon leur propre expérience, en la confrontant à la
mienne. Tout le monde est maître de son destin, il faut juste
apprendre à le contrôler et la musique peut sans doute y aider.
J'aimerais voir plus de gens, surtout les jeunes, se révolter
contre ce qu'on leur impose mais ce n'est pas mon job de dire
comment il faut s'y prendre. Je ne prêche pas, je n'encourage
jamais les gens à vivre comme moi ou à croire en ce que je
crois. Ma démarche n'engage que moi, et elle est avant tout
spirituelle et non politique. La spiritualité est mon moteur,
mon oxygène, elle est présente en chacun de mes actes. Chaque
respiration, chaque souffle, chaque mouvement est une prière, y
compris le fait de mettre des chaussures ou de prendre une
guitare.
Qu'as-tu ressenti à la mort de Tupac Shakur ?
Un très fort sentiment de gâchis et d'impuissance. Je ne le
connaissais pas et je ne sais rien de cette affaire, mais il
était trop jeune pour mourir. Chaque fois qu'un Noir en tue un
autre, non seulement il commet un crime, mais il commet
également un suicide. Ici, n=mes frères s'entretuent et ca me
rend malade. Parfois, des gens de l'extérieur demandent si l'on
a appris à vivre avec une telle absurdité ? Ma femme et moi
sommes térrifiés par les infos qu'on ne regarde plus. Le climat
social en Amérique est traumatisant. Il faut en permanence faire
attention à soi et aux siens. mais c'est surtout en raison du
système social américain que je suis furieux de vivre ici, pas
à cause des individus. Il ne faut plus laisser les types qui
nous gouvernent faire ce qu'ils veulent. L'homme sur la colline
a-t-il pour vocation d'asservir l'homme de la plaine ? Je ne
crois pas, il faut que chacun se batte au quotidien pour aboutir
à une transformation absolue des valeurs de la société. Le
coût de la vie, notamment, a complètement déréglé les
structures familiales. J'estime que ca devrait être un devoir
collectif de rémunérer les mères pour qu'elles élèvent leurs
enfants pendant un ou deux ans après la naissance. C'est à cet
âge-là que tout se détermine, alors, qu'on paie les mères -
ou les pères, si c'est la femme qui travaille - et l'on aura
peut-être éradiqué le mal à la racine.
Ca ressemble fortement à un programme politique.
Je ne devrais pas me mêler de ca, je ne le fais pas d'habitude.
Je ressens la politique comme une protection de richesses d'une
minorité : la minorité financière qui vit aux frais de la
majorité ouvrière. On ne peut plus faire confiance aux gens qui
ont un mandat à protéger, car leur intérêt se tourne toujours
vers ceux qui possèdent les richesses. C'est à chacun de faire
en sorte d'améliorer les choses, pour le bien de tous. Mais on
vit dans un monde où tout est rapide : la nourriture, les
voitures, tout est fast. Personne n'a plus envie de
choisir un engagemnet à long terme. Tout le monde désire être
libre, mais personne ne veut payer le prix de cette liberté.
Dans ce pays, il ya des gens qui meurent de la liberté accordée
aux autres. On autorise chacun à porter una arme et on s'émeut
ensuite lorsqu'un môme de 10 ans se pointe à l'école avec un
flingue. Qu'est-ce qui est le plus important : la Constitution ou
la vie des enfants ? Depuis que mon fils est né, je ne peux plus
me contenter de vivre seulement pour ma musique. J'ai des
responsabilités nouvelles qui n'ont rien de commun avec ma vie
artistique. En quelque sorte, le fait d'avoir un enfant m'a
ramené sru terre. C'était une étape essentielle à mon
développemnet. J'ai sans doute fait du mal durant ma vie, j'ai
rendu des gens tristes et j'ai brisé des coeurs. On a aussi
brisé le mien quelquefois, alors cette naissance est une sorte
de rédemption pour moi. Plus que jamais, ma famille est une
bénédiction, un refuge vers lequel je peux me tourner en
permanence. Je ne veux plus m'éloigner désormais de cette
sainte trinité qui constitue toute ma vie : la famille,
l'amitié et la musique.