L'interview qui suit a été réalisée par Marc Zisman pour le
magazine Guitare & Claviers d'octobre 95.
Serait-ce une chute de bénitier ? Un stage forcé de théologie
à l'Université du Vatican ? Ou plus simplement une heure de
trop passée sous le fracassant soleil de los Angeles ? Pourquoi
donc Ben Harper semble-t-il perpétuellement habité par on ne
sait quel mysticisme un poil désuet, un vague trou d'air lui
traversant l'esprit à chaque réponse ? Sur scène déjà, le
jeune garçon n'est pas à prendre avec des pincettes, son visage
se transformant souvent en porte de prison. Heureusement,
l'austérité ambiante a le mérite de ne jamais plomber sa
musique. Et avec sa seconde "prière" acoustique,
"Fight For Your Mind", le prodige californien prolonge
sa révolution slide, étonnante et surtout très originale
relecture d'un certain blues. Une vision qui balaie celles de
tous les profiteurs du revival blues pourrissant nos esgourdes
ces dernières années. Dès "Welcome To The Cruel
World", Ben Harper avait montré qu'il connaissait "le
petit blues du delta illustré" sur le bout des ongles. Ry
Cooder n'avait qu'à se tenir à carreau...Mieux, le public
gaulois s'est rapidement mis à surfer sur ses délirantes vagues
de slide mêlées de rythmes quasi soul, voire hip-hop. Comment
donc se dépatouiller d'un tel succès pour le tome 2 avec la
sérénité d'un moine bouddhiste un soir d'été assis sur les
bords de la Volga, etc. Bref, y aura-t-il, ce mois-ci, oui ou
non, une grande promo sur les ventes d'âmes au diable ?
Ben : Etre honnête avec moi-même ne demandait aucun sacrifice. Je le suis tous les jours, du moins j'essaie. Même si ça n'est pas facile. Mais tout demande un effort. Aussi, je me suis personnellement mis la pression. je voulais être celui qui m'en mettrait le plus. En dehors de ma mère, bien sûr (rire). A tel point que je travaille déjà au 3ème album. Mais contrairement à certains artistes, je ne pense jamais en terme d'album. j'écris des chansons, c'est tout...Au jour le jour. Je fais attention au moindre détail de la vie. De la mienne et de celle des autres. J'en fais une chanson, parfois dix. Je les détruits, je les reconstruis. Parfois de dix compos sortira une seule chanson. Et même si, à un certain stade, je dois construire mon album, je veux toujours que les chansons s'apprécient séparément.
Vous semblez porter une attention toute particulière à
vos textes.
Ben : Pour moi, les mots c'est de la musique. Telle ou telle
phrase peut être profondément musicale. La fusion
parole/musique, c'est la quête permanente. Je ne veux pas que ma
musique soit insultée par mes paroles ou que mes paroles
insultent ma musique. Si je trouve une mélodie que j'estime
être bonne et si elle me vient à l'esprit sans aucun mot, je ne
ferai rien pour changer ça. Et si elle doit rester sans parole,
elle le restera. Je suis un compositeur, pas un poète, pas un
musicien, mais un simple songwriter.
Votre engagement dans la musique est-il dû à quelqu'un en
particulier ?
Ben : Hendrix a été la première personne à m'avoir
profondément renversé lorsque j'etais jeune. Purple Haze
et The Wind Cries Mary étaient mes hymnes de chevet. Je
n'essayais même pas de les jouer, je me contentais de les
écouter en boucle.
Ça ne vous a pas poussé vers l'electrique ?
Ben : Mais pour moi, Hendrix n'était ni électrique ni
acoustique. Il était un son. D'ailleurs, ça n'était même pas
un homme, juste un extraterrestre. Et penser qu'il chantait et
jouait en même temps ! Et cette façon d'utiliser l'espace...
Tout en vénérant Hendrix, votre jeu a au moins le mérite
de ne pas copier le sien.
Ben : Disons que j'essaie de faire de ma guitare un orchestre
symphonique. Une sorte d'avalanche. J'ai toujours adoré Charlie
Parker pour sa capacité à faire de son instrument autre chose
que de la musique sortant d'un saxophone. Avec le slide, on peut
atteindre des sensations quasi symphoniques. J'ai même des sons
dans ma tête que je n'ai pas encore réussi à transposer sur
mon instrument. C'est un challenge démentiel !
La guitare ne vous suffit peut-être pas. Est-ce pour ça
que vous êtes allé chercher un quatuor à cordes sur votre
nouvel album ?
Ben : Sûrement...C'est parti d'un premier mouvement avec slide,
guitare disons normale et voix, et c'est ensuite devenu une
envolée de cordes avec ma voix. Je commence seulement à saisir
l'importance des mouvements dans la composition. La façon dont
les émotions évoluent dans une chanson.
C'est quelque chose que vous avez découvert grâce à un
musicien précis ?
Ben : Hendrix, man ! On parle toujours de lui comme
guitariste mais c'est aussi un génial compositeur. Les
différents mouvements de ses chansons sont époustouflants. Je
connais moins bien le cas Beatles mais c'est aussi dingue.
L'engagement de vos textes, ça vous est apparu un soir de
"Dossiers de l'Ecran" ou quoi ?
Ben : Les gens doivent être responsables de leur vie, de leurs
actes, de leur propos et de l'influence de tous ça sur le futur.
Le leur et celui des autres. Et dans tout ça, la musique est
tout simplemnt la plus puissante voix du langage humain. Il n'y a
rien de plus puissant ! Rien ! Et cette puissance n'est pas
encore totalement perçue. L'avenir est devant nous. Même s'il
ya déjà eu Robert Johnson, Jimi Hendrix et Bob Marley. A tel
point que ces types sont même plus puissants aujourd'hui que de
leur vivant.
Sans oublier les éternels problèmes de revival et come
back divers et variés. On en arrive même à ne plus savoir ce
que sont devenues les musique profondément nord-américaines,
comme, par exemple, la country ou la soul...
Ben : C'est sûr. La country d'aujourd'hui, c'est de la merde
parce qu'elle s'est fourvoyée dans la pop music. Idem pour le
gospel qui n'est qu'un vague R&B. Ce qu'on appelle de la
country aujourd'hui, ça n'est pas de la country et ce qu'on dit
être de la soul music n'en est pas non plus. Le rap a au moins
le mérite d'être honnête avec lui-même. Mais la vraie soul
reviendra un jour...Comme toutes les meilleures musiques.
Le blues n'a jamais autant vendu que ces dernière années.
Et pourtant vous n'avez pas sombré dans le scolaire voire la
redite.
Ben : Personnellement, j'ai toujours essayé, et j'essaie encore,
de réinterpréter le blues. La façon dont l'instrument était
utilisé pour ce type de musique ne me convenait pas. En posant
ma guitare sur mes genoux, je me suis senti tout de suite plus à
l'aise. Ça n'est qu'à partir de là que j'ai pu vraiment
écrire. Disons sérieusement. De nouvelles portes se sont alors
ouvertes. Pour le nouvel album, j'ai utilisé des pédales de
compression, des amplis assez variés comme des Jazz Chorus ou
des Twin Reverb. Sinon, j'ai toujours mes guitares Weissenborn
ainsi qu'une Gibson acoustique et une Martin.
Sur "Fight For Your Mind", votre voix évoque de
plus en plus celle de Mississipi John Hurt.
Ben : Il est l'un de mes principaux inspirateurs. Même au niveau
de mon jeu de guitare. J'ai davantage travaillé ma voix pour cet
album. C'est aussi important que ma guitare. L'harmonie doit
être parfaite. L'intonation, le phrasé, la tonalité, toutes
ces choses sont essentielles.
Tout à l'heure, vous avez mentionné Parker. Pourtant le
jazz ne semble pas avoir été quelque chose d'énormément
influent sur votre musique, sur votre style...
Ben : Je ne sais pas. Pourtant j'en écoute beaucoup. Même si ce
qu'on appelle jazz aujourd'hui me laisse assez perplexe.
Lorsqu'aujourd'hui je me retrouve dans des festivals dits de
jazz, je n'entends que des mecs jouer So What de Miles,
Quest-ce que ça veut dire ?
Le principe du standard est d'autant plus intéressant que
le thème est connu. Plus grand est le challenge. Surtout en
jazz...
Ben : D'accord, mais je suis sûr qu'il y a plus de bonnes
musiques à venir qu'il n'y en a déjà eu jusqu'ici ! Quel est
l'intérêt ? Que chacun soit humble, prenne son instrument et
écrive sa propre musique. Point. Je ne pose qu'une seule
question. Celle de savoir, à chaque fois, où se trouve l'accord
qui sortira de ma guitare, traversera mon coeur, pour finalement
atteindre l'oreille et le coeur d'autres personnes. Il n'y a
sûrement qu'un accord, ultime, universel. Et si je fais de la
musique, c'est pour cette seule raison.