INTERVIEW



L'interview qui suit a été réalisée par Emmanuel Tellier pour le magazine Les Inrockuptibles de juillet/aout 94.


Il y a 6 mois, tu n'avais jamais quitté ta ville. Depuis la sortie de Welcome To The Cruel World, tu es constamment sur la route. Que tires-tu de ces voyages ?
Ben : L'amour de mes racines, la joie d'être libre. Et l'amour des autres. J'ai rencontré des dizaines de personnes avec qui je n'aurais jamais pu communiquer sans ma musique. Depuis que je suis revenu, j'ai reçu du courrier. On m' écrit des mots d'une gentillesse impensable. On m'a encouragé, on m'a dit qu'on m'aimait. Je viens juste de recevoir une lettre de l'institutrice qui m'a appris à lire. Elle disait qu'elle était fière de moi, que j'avais réussi quelquechose de beau. Je ne savais même pas qu'elle était encore en vie, cette brave dame. Je me souviens qu'un jour, elle m'a lavé la bouche au savon, pour me punir. J'avais du dire une connerie, une de plus (rires)...Et aujourd'hui, cette femme me félicite. Comment pourrais-je rester dans ma petite ville, seul dans mon coin, quand tant de gens croient en moi ?

Ton adolescence à Claremont fut-elle paisible ?
Ben : J'ai eu beaucoup de chance. J'ai grandi dans une famille de musiciens, un cadre de vie idéal pour un gamin comme moi. Je n'étais pas en guerre contre l'école, mais je ne voulais pas pour autant être son complice. Alors je laissais couler, un peu en retrait. Je ne participais que très rarement au cours parce qu'il était évident que je n'apprendrais rien d'essentiel à l'école. Les instituteurs ne nous parlaient pas de nous, ils ne pensaient qu'a nous apprendre des généralités. Les profs sont tellement obsédés par les multiplications qu'ils oublient de vous enseigner l'unification. Multiplier, diviser, fractionner. A quoi ça rime lorsqu'on est incapable d'unir plusieurs races en une seule nation ? J'ai toujours su que mon éducation se ferait hors de l'école, par la lecture et la musique. Pas une seule minute du programme scolaire n'était consacré à la musique. Je n'avais qu'à rentrer chez moi pour jouer de la guitare. Mais les autres gamins, eux, n'ont jamais pu tenter leur chance. Sans l'éducation musicale que m'a apportée ma famille, je serais devenu fou. Ou bien voyou. Quand j'avais 10 ans, je voulais m'exprimer, bouger, dire des trucs. C'est l'âge où l'on a le plus de sentiments à exprimer. Or le système interdit de sortir du rang, de se faire remarquer. La créativité, la spiritualité sont tuées dans l'oeuf, écrasées, réduites en poussières. Il ne reste donc plus que le corps pour s'exprimer. Et malheureusement, le corps a souvent recours à la violence. Il n'y a qu'à regarder ce qui se passe dans cette région pour comprendre que le système éducatif est profondément vicié.

Comment as-tu échappé à ces vices ?
Ben : Je dois tout à mes parents. Quand je rentrais chez moi, ils me disaient "Ne t'inquiète pas, tu finiras par trouver ta voie, tout seul, sans l'intervention des profs. Sois cool, fais ce qu'il te plait, exprime-toi comme bon te semble". Alors je jouais de la guitare pendant des heures. Je faisais des fautes, des dizaines de fautes, mais j'étais libre de progresser à mon rythme. Je me fichais bien du reste - les notes à l'école, l'esprit de compétition. Parce que j'avais trouvé mon truc : la musique. Je ne me battais pas pour devenir patron ou scientifique. Je ne pensais qu'à jouer. Et mes parents me foutaient une paix royale. Pendant que je dessinais, mon père n'était pas derrière mon dos pour me surveiller. Je pouvais peindre le soleil en bleu et l'herbe en violet, personne ne venait me dire que c'était mal.

Etaient-ils laxistes ?
Ben : Cools, simplement cools...J'étais assez fort en athlétisme. Saut en longueur, triple saut, sprint : je ramenais toujours des tas de médailles à la maison. Mais quand je perdais, personne n'en faisait un drame. Un autre garçon avait été plus fort que moi, et alors ? La vie continuait malgré tout. J'étais heureux, entouré par des gens libres, tolérants, indépendants. Mes parents étaient plein d'amour. Mes frères, mes cousins, mes grand-parents, tous ces gens ont tellement d'amour en eux que j'ai baigné dedans dès ma naissance. Matériellement, la vie n'était pas toujours rose. Mais spirituellement, c'était parfait.

Vos rapport ont-ils changé depuis que tu as quitté Claremont pour t'installer à Hollywood ?
Ben : Mon coeur est resté à Claremont et à Pomona, près de ma famille. Je viens souvent voir mon grand-père, nous parlons pendant des heures. Nous avons tellement à apprendre de sa génération - il va avoir 80 ans. Je le regarde vivre, lui et ses potes, et j'apprends énormément. Je les écoute raconter leurs vieilles histoires, toujours les mêmes, des anecdotes sur leur jeunesse. Dans ma famille, nous avons beaucoup de chance d'avoir nos vieux près de nous. Aujoud'hui, les familles ne vivent plus dans la même ville : une terrible tragédie, une sale conséquence de la modernité...Mes parents ont divorcé lorsque j'avais 5 ans, mais mon père est resté à Pomona pour garder un oeil sur ses fils - j'ai 2 frères, Joe a 22 ans et Peter 20. Trop de gamins grandissent sans leur père, mais j'ai eu de la chance...Mon père est plus distant depuis que nous sommes grands. Alors j'essaie de remplir certaines de ses fonctions. J'aimerais être un modèle pour mes frères cadets.

Quelle fut la réaction de tes parents lorsque tu leur as dit que l'artisan allait devenir artiste ?
Ben : Ils étaient très fiers de moi. A travers moi, ils vivaient un peu de leur propre rève. Surtout, je devenais la preuve physique que l'éducation libérale qu'ils m'avaient donnée était bonne. Du jour au lendemain, les gens du music-business s'intéressaient à moi, le petit gamin de Claremont. En fait, il y a un peu de mes parents dans mon disque. Je me souviens d'une journée à la boutique, je venais d'écrire ma première "vraie chanson", Pleasure & Pain. Toute la famille s'est réunie autour de moi dans l'atelier et j'ai chanté. Il y avait une ambiance très douce dans l'arrière-boutique : une joie profonde, un sentiment de plénitude. Ensuite, nos voisins ont pris l'habitude de venir à la maison pour que je leur apprenne mes chansons. Mes grands-parents et ma mère écrivait des poèmes que je mettais en musique. Et toute la rue chantait... Ensuite j'ai passé une année à l'université, mais j'avais la tête ailleurs. A 5h, je courais chez moi et je me jetais sur ma guitare. J'avais tellement peur de perdre des mélodies que j'avais en tête que je refusais de parler à mes copains. Je faisais des grands signes de la main pour qu'ils me foutent la paix... Vers la fin de l'année, je n'allais même plus en cours. Je refusais toute distraction : je voulais juste écrire des chansons. J'ai commencer à jouer dans des cafés de Pomona et Claremont, dans des petits clubs du coin. Je gagnais 20 dollars par soir et quelques verres d'alcool. Je gagnais surtout beaucoup de bonheur : le droit de jouer en public, de communiquer avec des gens. Je chantais des airs traditionnels de blues, des vieilleries de Skip James, Blind Willie Johnson, Robert Johnson, Taj Mahal. J'avais écrit quelques chansons assez bonnes, mais je n'osais pas encore les jouer en public. J'avais peur de ne pas être à la hauteur. L'écriture est un exercice complexe. J'ai encore beaucoup à apprendre aujourd'hui, je ne suis qu'un débutant.

A quel moment as-tu décidé de vivre de ta musique ?
Ben : Je ne l'ai jamais décidé. Depuis quelques mois, les évenements s'enchainent. Je me contente de suivre le courant, mais je ne controle rien. Ce genre de notions - l'argent, le succès - me paraissent totalement impalpables, je n'y ai jamais reflechi. Je n'ai jamais pensé gagner beaucoup d'argent avec nes chansons. Notre société n'encourage pas ses enfants à rêver : dès l'école, on vous met dans le crâne que vous ne pourrez jamais gagner votre vie en faisant ce que vous voulez. On vous dit que rien n'est facile, que la vie est une épreuve, qu'il faut bosser, qu'il faut en baver. Dans notre système éducatif, le talent n'est pas reconnu. Pire, il est étouffé car il fait peur. Le talent et le don sont des notions inquiétantes, parce qu'ils ne se méritent pas, ne se gagnent pas à la sueur du front. Dans notre monde - matérialiste, mécanique et sans place pour la fantaisie -, les gens talentueux sont regardés avec suspicion. Alors que les imbéciles aux dents longues, ceux qui jouent des coudes pour devenir patrons, quitte a nuire a autrui, sont considérés comme des gens de valeur, des types ambitieux. Je suis un sacré veinard : grâce à mes chansons, je peux manger trois fois par jour, m'acheter des chemises, faire vivre mon groupe. Par les temps qui courent, c'est déjà extraordinaire.Mais voila : j'y croyais. J'avais en moi cette incroyable force, cette lumière qui me guidait vers la musique. Je me fichait de ce qu'on me disait à l'école. Je me fichais de ce que je lisais dans les journaux. Je ne percevais pas la couleur de ma peau comme un désavantage, comme tant de mes frères. Je ne doutais pas. Je savais que la musique était ma voie.

Sans cette lumière pour te guider, que serais-tu devenu ?
Ben : Tout était possible, le bon et le moins bon. Certains de mes copains d'école sont devenu ingénieurs chez Apple, d'autres ont fini en taule. A l'école, j'étais copains avec tout le monde, les bons élèves et les cancres. Mais les cours, je les passais souvent au fond de la classe. Dès le premier jour, les profs choisissent leurs élèves préférés, qui s'installent aux premiers rangs. Les noirs et les mexicains figurent rarement sur la liste. Alors, on se sert les coudes dans les derniers rangs. Le gang commence là au fond de la classe. Le système nous opprime, alors forcément on se regroupe. On est jeunes et naifs, on joue aux durs.

Les percusions sont omniprésentes sur Welcome To The Cruel World. Ne risques-tu pas d'en devenir prisonnier ?
Ben : Il faut faire attention, ne jamais laisser un instruments empiéter sur le territoire d'un autre. C'est une cuisine savante, délicate et je ne suis qu'un apprenti. Sur certaines chansons, comme Like A King, la batterie et les congas sont la matière première, l'aliment de base, les guitares ne sont que des condiments. Mais désormais, je voudrais me diriger vers une écriture plus centrée sur la guitare acoustique. Ce ne sera pas facile, car la batterie est le plus ludique des instruments. Si je m'écoutais, j'enregistrerais des disques entiers de rythmes, de percussions. Mon côté tribal certainement (rires)...Quand j'étais petit, mon père me disait "Tu as le sens du rythme, c'est une bonne chose. Mais maintenant, que vas-tu en faire de ton rythme ? Ecoute plutôt ceci..." Et il me passait un disque des Beatles, de Little Feat, des Rolling Stones. Et ces types-la savaient marier le rythme et les mélodies.

A 10 ans, tu te découvres une passion pour Hendrix.
Ben : La première fois que je l'ai entendu - sur un disque pirate que j'avais payé 2 dollars -, je me suis dit que ce type n'était pas humain. Il ne pouvait pas l'être, c'était tout simplement impossible (il prend une voix étrange et chuchote)...Ce mec-là venait d'un autre monde, de très loin. Il n'était pas comme nous...Plus tard, lorsque mon père et mon grand-père m'ont fait découvrir le blues, j'ai compris que Hendrix était son fils spirituel. Tout le monde disait que son style était révolutionnaire, mais imaginez sa musique sans électricité et vous verrez que Jimmy était l'un des leurs, un type de la trempe des plus grands, Blind Willie Johnson, Buddy Guy, Muddy Waters. C'est pour ça que je l'aimais tant. Pour moi, c'est évident, Hendrix n'a jamais été un rocker.

Toi-même, n'as-tu jamais été tenté par l'électricité ?
Ben : Jamais. Mon truc, c'est l'acoustique, le son du bois. Si j'avais grandi dans la cour d'une usine de guitare, j'aurais sans doute joué du rock. Mais j'ai été élevé dans l'arrière-boutique du plus grand magasin d'instruments folk de la Côte Ouest (rires)...J'aimais Hendrix pour son âme de bluesman, son esprit, ses mélodies, ses choix de notes...Mon père m'a emmené voir Marley lorsque j'avais 9 ans. C'était sur la plage se Santa Barbara, le premier concert de ma vie. Je n'oublierai jamais ce jour. En rappel, il a chanté Get up, Stand up, une version extraordinaire et sans fin. Toute la foule chantait avec lui, "Don't give up the fight, don't give up the fight". Bob n'avait plus de voix mais la foule le portait. Je n'en croyais pas mes yeux, La force de cette musique était quelque chose d'incroyable. En rentrant chez moi, j'étais déterminé à devenir chanteur. Depuis, je ne me suis jamais posé de questions. Il était évident que je devais écrire et chanter. Je suis né pour ça. Ça ne se discute pas, c'est une évidence...Aujourd'hui, je donne tout à ma musique. J'ai une petite amie qui voudraient me suivre partout, mais je lui ai fait comprendre que je devais me concentrer sur mes chansons. Par respect pour elle, je lui ai dit que je ne pouvais pas l'emmener avec moi, qu'elle souffrirait trop. Pour l'instant, ma musique est tout pour moi. Passion, gagne-pain, compagne. Qu'aurais-je pu faire d'autre ? Si je n'ai pas une guitare à portée de la main, je perds pied. J'ai l'impression de devenir inutile, d'être un intrus, une erreur. La musique est ma seule raison d'être.

On a l'impression que tu te contenterais volontiers d'enregistrer pour quelques amis, que tu pourrais vivre ainsi, à Claremont ou Pomona, complètement coupé de l'industrie du disque.
Ben : Etre fidèle à mes racines ne signifie pas que je souhaite vivre en autarcie. Musicalement, la région pourrait parfaitement me combler. J'ai ici mes amis, ma famille. Mais spirituellement, j'ai besoin de voyager, de m'ouvrir à de nouvelles cultures. Le grand saut, ce ne fut pas tant d'aller en Europe que de quitter ma ville pour m'établir à Hollywood. Je viens de m'installer là où tout se passe - concert, enregistrements, négociations avec les labels, les agents, les avocats. Voilà une preuve indiscutable de ma volonté de m'ouvrir, de provoquer les événements. Je n'ai aucune envie de rester tout seul dans mon coin.

Aux Etats-Unis, le rap est l'héritier de la musique folk. Autour d'ici, neuf musiciens sur dix sont des rappers.
Ben : J'aime le rap et le hip-hop, j'en écoute énormément. Disposable Heroes, Public Enemy, Eric B & Rakim sont mes groupes préférés. Mais lorsqu'il s'agit de composer, je reviens toujours à ma vieille guitare et à mes congas. Le rap ne me ressemble pas, ce n'est pas pour moi...des tas de gens m'ont encouragé à mêler un peu de rap à me musique parce que commercialement ce genre de mélange m'ouvrirait de nouvelles portes. Mais à quoi bon mentir, pourquoi faire semblant ? Moi chantant du rap, ce serait aussi absurde que Frank Sinatra reprenant James Brown. Mes parents m'ont appris à être honnête. Et pour moi, l'honnêteté a un nom : Welcome To The Cruel World. Il n'y a rien de bidon sur cet album.

Claremont et Pomona sont-elles touchées par les gangs ?
Ben : Les gangs sont partout. J'ai des copains qui appartiennent aux gangs, et pas seulement des rappers. Et pas seulement des noirs. Le fléau touche tout le monde parce que personne n'est à l'abri du mal et des vices. Par ici, si l'on est un peu faible et dans le besoin, on peut facilement se faire emporter par le courant. Tu traînes avec des mecs pas clairs et, sans le savoir, du jour au lendemain, tu es passé de l'autre côté, du côté des gangs et de la violence. Tu entends les hélicoptères ? Ce sont des flics qui surveillent les banlieues. En apparence, c'est une soirée paisible, mais en réalité ça bouge dans tout les sens. Il se passe toujours quelque chose ici. Mais on peut très facilement passé à côté sans s'en rendre compte. Lorsque j'étais gamin, je ne remarquais rien.

Tu as grandi pourtant dans un quartier paisible, loin des gangs.
Ben : Tu crois qu'ils sont loin, mais si tu te ballades en voiture pendant dix minutes, tu es sûr de rencontrer des gangsters. Dans la rue d'à côté, il y a forcément des types mal intentionnés. Des mecs qui traitent leur femme de pute et qui sortent un flingue au moindre malentendu. Et face à ce problème, la musique ne peut rien non plus. Je pourrais consacrer toutes mes chansons à la haine, condamner les gangs, le machisme, la violence, cela ne changerait rien. Alors je chante sur l'amour. Même Like A King, ma chanson sur Rodney King, est une chanson d'amour, avec un refrain doux, non violent. Ce n'est pas un appel à la haine. Dans cette affaire, les seuls à avoir encouragé la violence et la haine sont les flics qui ont tabassé Rodney. La véritable émeute a eu lieu ce soir-là, autour de la voiture de ce malheureux. C'était une déclaration de guerre...Il ne faut jamais oublier ce qui s'est pasé dans les journées qui ont suivi. C'était un signal, un appel de détresse. Et tout peut recommencer demain. Je connais trop de gens qui en ont marre, trop de gens qui se sentent seuls et abandonnés. Ils sont en colère, ils ne veulent plus entendre les sornettes des politiciens. Ils sont au bout du rouleau. Allez leur expliquer que la violence ne résoudra rien...

Toi-même, souffres-tu du racisme ?
Ben : J'ai du sang indien dans mes veines, des origines Cherokee du côté de ma grand-mère paternelle. Je sais ce que c'est que de se sentir opprimé - mes ancêtres ont été exterminés - mais pourtant, à mes yeux, rien ne justifie la violence. J'appartiens à une race que l'histoire à oubliée : à l'école, on ne m'a jamais parlé des miens. A la maison, j'ai lu des dizaines de livres sur les Indiens, j'ai pleuré en apprenant la réalité. J'aurais donc toutes les raisons de sombrer dans la haine et pourtant, c'est plus fort que moi, l'amour l'emporte...Depuis que je voyage - en Europe mais également à travers le continent américain -, j'ai un tout autre regard sur la communauté noire, sur son avenir et ses perspectives. Et ce que je vois me fout la trouille...Car l'esclavage existe encore. C'est terrifiant, mais je viens de réalisé que les Noirs étaient toujours des esclaves. Non pas les esclaves des Blancs, mais des idées reçues, des mensonges véhiculés par la télé, le cinéma, une partie de la presse. Pour beaucoup d'Américains blancs, le Noir est un être violent, méchant, aigri. Qui vole et se drogue. En vérité, la consommation de came touche beaucoup plus de Blancs, les gens des classes moyennes et supérieures. Les Noirs n'ont pas les moyens de se payer de la poudre. Ce sont les employés de bureau de Los Angeles et de New York qui se cament, des mecs qui roulent en Mercedes. Et ça personne n'en parle. Pas de reportage à la télé sur les petits bourgeois qui se cament, pas d'articles dans les journaux. Tout ce dont on nous parle, c'est des gangs, des Crisps, des Bloods. Comment s'étonner alors que la petite mamie du Missouri me regarde avec suspicion quand elle me croise dans la rue ? En vérité, elle ferait mieux de se méfier de son voisin, le jeune avocat si gentil en apparence...Aux Etats-Unis, la minorité des Blancs aisés protègent la minorité des Blancs aisés. Le pays ne fonctionnera vraiment que lorsque toutes les catégories sociales et raciales seront représentées : Blancs de classes populaires, Noirs, Hispaniques, Asiatiques. Voilà à quoi on devrait consacrer tous nos efforts et l'argent du pays : à la représentation, qui est la seule issue pour les peuples. Ici comme ailleurs, l'homme de la rue n'est pas représenté. Personne ne parle en son nom.

Est-ce la fonction d'un chanteur comme toi ?
Ben : De quel droit représenterais-je les opprimés ? Non, il nous faut des représentants élus...En priorité, il faudrait sensibiliser les gens au problème des armes. Les américains sont de sacrés hypocrites : ils passent leur temps à se plaindre de la violence, mais ils ont tous une arme dans leur tiroir...Les Uzi ne sont pas fabriqués à Los Angeles, dans les dépôts de South Central. Ils sont importés, passent les frontières. Il y a des types dans des bureaux dont le boulot est d'en faire le commerce. Que ces types-là commencent par changer de job, que les politiciens s'attaquent à ce commerce scandaleux et alors la rue pourra retrouver le calme d'antan. Les bébés noirs ne naissent pas avec des Uzi dans les mains.

Les textes de ton album sont d'une profonde gravité. N'es-tu pas tenté par une écriture plus abstraite, plus légère ?
Ben : Lorsque j'écris, la tristesse prend le dessus. La tristesse de constater que l'homme a tout gâché. Qu'il est en train de bousiller sa planète, qu'il préfère la haine à l'amour. On dépense des fortunes pour envoyer des mecs dans l'espace. Mais à quoi bon marcher sur la lune si l'homme n'est même plus capable de se promener dans downtown L.A. ?