Bass Collector's (juillet-août 99)

Ben Harper Prophète hors pair

 

Musicien, auteur-compositeur-interprète hors-pair, Ben Harper est habité par Jah, et mieux vaut s'y faire. Un héritier de Marley. Un vrai, pas un clone. Qui dit ce qu'il veut quand il veut et à qui il veut, un être profondément épris de liberté. Qui croit fermement que l'Homme peut encore sauver son espèce, qu'il n'est pas fondamentalement mauvais, mais que vu les anti-efforts déployés jusqu'ici, on est plutôt vachement mal barrés.
Un héritier de Hendrix, et de Robert Johnson aussi. Ben Harper est comme ça. Ses goûts sont éclectiques. Et lorsqu'il allie son imagination (il avoue essayer de "composer un morceau par jour") à sa virtuosité impressionnante, cet éclectisme se ressent immédiatement. Trop rapidement catalogué blues au début de sa crrière, la critique et le public se sont vite rendus compte de l'éventail musical de Ben Harper : reggae, folk, rock, jazz, pas mal de blues aussi.
De tout quoi. Ou presque, quid du rap ? "Ce serait aussi absurde que Frank Sinatra chantant James Brown". Il espère même un jour faire du classique. Débarquée d'on ne sait où, la musique de Ben Harper fédère de plus en plus, sans doute par la foi qui habite chacun de ses albums, à chaque étape plus soigné que le précédent. La touche magique, c'est que chaque chanson peut s'adresser à un public différent. Aussi à l'aise avec son groupe, les Innocent Criminals, qu'en solo acoustique, touché par la grâce, Harper ne laisse personne indifférent. Ajoutez à son feeling une voix hors-norme, voici décrit le phénomène Ben Harper.
Et ce destin, hors norme qu'il façonne à sa guise au fil des ans est né et a grandi à Claremont, tout près de Los Angeles, dans une Californie pluri-ethnique. Dans sa famille, de sang mêlé (Noir-Lithuanien-Cherokee), on était presque musicien de père en fils. C'est dans une arrière-boutique, celle de son grand-père, qu'il flirte pour la première fois avec la musique : il y découvre une flopée d'instruments acoustiques à cordes, parmi lesquels le fameux Weissenborn, une guitare à manche creux et coulissant que l'on joue posée à plat sur les genoux.

 

"Le bois de cet instrument est vieux. Il a une résonance unique qui reste longtemps dans l'air. Le son de la Weissenborn ne s'éparpille pas autour de vous. Il vous pénètre, vous traverse..." C'est la révélation. A la même époque, il écoute sa mère chanter des droits civiques sur des airs de country-folk. Ceci explique sans doute cela.
C'est au Scripps College, à Los Angeles, qu'il donne ses premiers concerts gratuits alors qu'il est encore transporteur pour un marchand de fruits et légumes. Son alter-ego, ami et producteur, J.P. Plunier, un Breton photographe exilé aux Etats-Unis depuis plus de vingt ans, se souvient des premiers pas de Ben dans l'industrie du disque : "Quand on a présenté Ben aux maisons de disques, elles ne voyaient en lui qu'un jeune homme noir ou d'apparence noire, parce qu'aux Etats-Unis, le concept de métissage, ça n'existe pas. Si tu as une seule goutte de sang noir, tu es Noir. C'est ridicule, l'Amérique, c'est le pays du métissage, et c'est un de ses paradoxes de ne pas vouloir l'admettre... Ben avait vingt-et-un, vingt-deux ans, on voulait absolument le cataloguer, alors que sa musique touchait tout le monde...".
S'il vénère Marley et Martin Luther King, Ben Harper se défend aujourd'hui d'être un prophète, et ce même si l'image qu'il donne de lui à travers ses déclarations ne fait qu'alimenter le cliché : "Je ne veux pas être un leader spirituel ou politique, je ne fais que raconter des histoires en musique. Ecoutez les paroles, laissez-vous porter par la musique et tirez-en ce que vous avez à en tirer, du plaisir, des sujets de réflexion. (...) C'est vrai que rien n'est plus fort qu'un homme et un crayon, ou un homme et une guitare..."
Et à ce petit jeu-là, Ben Harper est très fort et parle comme un livre. Alors, prophète ou démago ?

Olaïve

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