L'article qui suit a été écrit par Sacha Reins pour le
magazine Le Point du juin 97.
PORTRAIT : Mardi, Ben Harper se produisait dans un club parisien
; samedi, il sera au Parc des Princes. Rencontre avec un
personnage hors normes. Star et marginal.
En descendant de la scène édifiée dans le stade de
l'université de Santa Barbara où il vient de chanter pendant
plus de deux heures, Ben Harper regerde la foule qui se presse au
pied de l'escalier. Il reconnaît quelques visages, car certains
fans le suivent de ville en ville. Il est fatigué, il sait qu'il
a encore une interview à donner, mais, au lieu de se retirer
dans le bus climatisé où l'attendent son épouse et son bébé,
il plonge dans la foule. On lui demande peu d'autographes, mais
on vient lui parler, lui serrer la main, les plus hardis le
prennent dans leurs bras ou se font photographier à ses côtés.
Il ne rejoindra le bus que très tard dans la soirée. "Excusez-moi
de vous avoir fait attendre, dit-il en s'affalant sur une
banquette, mais certains viennent de loin pour me voir."
Un nouveau prophète serait-il apparu dans le monde du rock ?
Pour comprendre le phénomène qui est en train de se développer -loin des politiques de marketing du music-business- autour de ce Californien de 27 ans, il faut écouter ses albums. Il en a déjà enregistré troi (le dernier "The Will To Live", sort cette semaine), et ils bruissent de passion, d'élans humanitaires, de justes indignations et de fière compassion. Et la musique qui propulse ces mots venus du coeur est totalement originale, déconcertante et souvent inouie au sens propre du terme.
Ben Harper décline sur des rythmes souvent caraibes les traditions folkloriques de la protest song, du blues et de la country. Il les amplifie extérieurement (sa guitare reste acoustique) pour jouer avec les effets larsen et autres bruits parasites chers aux groupes surélectrifiés. Harper est, musicalement, un révolutionnaire épris de tradition. "J'ai beaucoup écouté Hendrix, Robert Johnson, Son House, Missisipi John Hurt et Bob Marley, concède-t-il. Plus tout ce qui pouvait passer à la radio quand j'étais môme, de Led Zeppelin aux Beatles. On peut dire que je fais de l'électro-acoustique. Je ne sais pas si le terme existe ?" Ce n'est pas grave, on le créera pour lui.
C'est à Claremont, une ville situé à la lisière du désert de Californie, avec sa rue principale giflée par les vents et sa station service où l'on regarde avec envie les étrangers de passage, que Ben Harper a grandi. "Il n'y a pas grand-chose à faire à Claremont, dit-il. Si l'on est habité par une passion, on y meure d'ennui, on devient fou ou l'on tourne mal. Heureusement, j'avais ma famille qui m'a donné l'amour de la musique." Tous les jours, en rentrant de l'école, Harper s'installait dans le magasin d'instruments de musique d'occasion de ses grand-parents, prenait une guitare et apprenait, seul, son maniement.
Sans professeur et sans méthode, il a donc développé ce style hybride qui le rend si original."Ma musique me ressemble, dit-il, évoquant ses origines métissées (cherokee, lituanien et noir), elle rassemble plusieurs cultures." Et embrasse toutes les causes humanitaires.
Rien n'est plus fort qu'un homme et une guitare
A l'heure où Bob Dylan, malade, bredouille ses chansons sans paraître en comprendre les paroles et où Springsteen, habillé comme Henry Fonda dans "Les raisins de la colère", joue au fermier exproprié avant de reprendre le Concorde pour rentrer à Beverly Hills, Harper apparaît comme la nouvelle voix pure et désintéressé de la génération hip-hop. Tellement désintéressé qu'il interdit à la télévision et au cinéma d'utiliser sa musique pour ne pas profiter de médias qu'il accuse de banaliser la violence en la diffusant quotidiennement dans les foyers. "Je ne veux pas être un leader spirituel ou politique, proteste-t-il quand on l'interroge sur son influence dans ce domaine et sur sa vénération pour Marley et Martin Luther King, je ne fais que raconter des histoires en musique. Ecoutez les paroles, laissez-vous porter par la musique et tirez-en ce que vous avez à en tirer, du plaisir, des sujets de réflexion." "C'est vrai, ajoute-t-il après un silence, que rien n'est plus fort qu'un homme et un crayon, ou qu'un homme et une guitare." Et comme il manie les deux très bien...